Cher Confrère,
Il était difficile, en abordant ce sujet, de ne pas s’ouvrir à des notions philosophiques sur le temps et son vécu, sur l’attente et sur toutes autres choses qui peuvent faire le plaisir de la réflexion et ainsi amener la philosophie au chevet de notre « consultation soignante ».
Il s’agit néanmoins de lieux communs et de redites plus ou moins heureuses qui peuvent vite lasser. Aussi, si vous souhaitez quelque chose de plus opérationnel, je vous engage à vous porter directement à la deuxième moitié du texte (« en pratique de soins ») où vous trouverez une tentative de formalisation et des conseils issus des réflexions ci-après.
Mais le plus important est que nous puissions tous ensemble donner une suite utile à cette réflexion.
Je vous propose donc, en fin de chapitre, UNE FICHE D’EVALUATION à remettre à vos patients à leur arrivée à la consultation.
Cette fiche reprend un certain nombre de critères permettant d’apprécier :
< les conditions de l’attente
< son vécu par le patient en fonction de son état
< l’impact de l’attente et du temps de consultation sur le ressenti de la consultation
< le vécu du praticien en fonction du jour, de l’heure, de ses conditions d’exercice, etc.
Vous pourrez la remettre à vos patients à l’accueil puis la compléter de manière exhaustive ou non après la consultation.
En contribuant à cette étude et en permettant ainsi d’arriver, nous l’espérons, à un travail scientifique opposable sur le sujet, nous pourrons peut-être mieux formaliser nos exercices, êtres plus exigeants par rapport à nos structures et démonter certains lieux commun qui parfois nous pèsent :
« le temps de l’entrevue n’est peut-être pas nécessairement
l’unique critère de qualité d’une consultation soignante »
Le temps, c’est l’instant d’éternité
« Il n’est point de temps qui soit tout entier présent ; car l’avenir suit le passé qu’il chasse devant lui ; et tout passé et tout avenir tiennent d’une l’éternité toujours présente ». St. Augustin, Livre Onzième, la création et le temps.
La question est le vécu de l’instant entre le futur et le passé, cet instant que nous n’arrivons pas à sentir et encore moins à maîtriser.
Pour St. Augustin, la recherche ultime, celle du bonheur, est la possibilité de se glisser dans cet instant fugitif entre futur et passé et d’atteindre ainsi une plénitude qui nous est refusée et dont la perte est source de tous les maux de l’humanité puisque nous faisons tout pour l’atteindre, pour attraper cet instant.
Tout se passe comme si nous ne pouvions physiologiquement pas appréhender cet « instant d’éternité », la clé de la plénitude.
« Qui fixera le cœur de l’homme, afin qu’il demeure en cet instant et que l’éternité, celle qui dispose du passé et de l’avenir, ne soit jamais passée, jamais avenir, mais qu’elle dispose du tout ? ».
L’outil pour fixer ce cœur flottant sur les vagues du passé et de l’avenir nous fait défaut et notre vie se passe à essayer d’y pallier.
Si « notre aujourd’hui, c’est l’éternité », force est de constater que nous n’en avons pas particulièrement conscience au quotidien.
Alors, puisque le temps n’est pour nous que la représentation de ce qui est avant et après cet « instant d’éternité » que nous avons le plus grand mal à voir passer et à atteindre et où toute mesure n’a plus de sens, il ne nous reste plus qu’une option : mesurer ce temps pour peut être se donner l’illusion de le maîtriser et … qui sait, peut être un jour, l’arrêter ?
La mesure du temps
Une mesure est une convention, c’est la transformation d’une donnée matérielle ou immatérielle en un symbole utilisable, et le temps est le symbole de notre vie qui passe.
La mesure
L’établissement d’une mesure correspond donc à un besoin. Le but est de créer un outil adapté à notre nécessité à nous repérer au sein de la matière, des autres, de l’espace et du temps.
Le résultat de cette mesure est une unité immatérielle (la notion de distance par exemple) que nous pouvons appliquer à divers supports et qui est adaptée à notre échelle de perception.
Se posent alors deux problèmes :
< Le premier est que la mesure ne peut s’appliquer qu’à une relation entre deux objets (l’espace, le temps, l’autre).
< Le deuxième est que nous ne connaissons pas réellement ces objets.
Aussi nous ne pouvons mesurer que les phénomènes qui lient ces objets.
La science construit donc des images symboliques à partir des relations entre les
objets. Ce n’est jamais la vérité, ce n’est qu’une pénible convention définissant
des unités aidant à comprendre un peu les relations entre les choses, sans jamais
vraiment les connaître et en le faisant à partir d’une observation grossière de
phénomènes que nous percevons mal.
« En dehors des rapports entre les choses, il n’y a pas de réalité connaissable, la connaissance est une action de l’âme » (R. Poincaré, La science et l’hypothèse).
Ce que nous allons mesurer n’est donc que le contenu arbitrairement attribué à un intervalle entre deux bornes que nous identifions parce que nous avons perçu les phénomènes qu’elles génèrent mais que nous ne connaissons pas.
Le symbole
L’unité de mesure est par définition un symbole : elle génère des informations induites plus complexes que le mot en lui-même.
Etymologiquement, un symbole est un signe de reconnaissance formé par deux moitiés d’un objet brisé que l’on rapproche.
Le symbole initie la perception de quelque chose d’absent ou d’impossible à percevoir en le rendant concret, il est un langage supérieur ouvrant une perception différente et élargie et il est fascinant de constater combien les sensations induites au contact de ce symbole sont reproductibles au sein de l’espèce humaine : « Le carré, c’est l’équité ».
Le symbole permet de donner une signification à l’unité de mesure, nous le remplissons donc d’un contenu adapté à la sensation que nous voulons générer et qui correspond aux phénomènes liés à cette unité.
La mesure du temps
Les conventions fixent le temps en secondes, minutes, heures, etc.
Reprenant ce qui précède, nous ne mesurons pas les minutes mais ce qu’elles contiennent et ce qu’elles ont été puisqu’elles n’existent déjà plus.
Nous pouvons mesurer les minutes, mais ce qui nous intéresse, c’est la mémoire imprimée des phénomènes reliés à ce temps mesuré. Ce que nous mesurons, ce sont les impressions qu’y laissent les réalités qui passent: « C’est en toi, mon esprit, que je mesure le temps, …» St. Augustin, Livre Onzième, la création et le temps.
La vie est attente, attention et souvenir.
L’esprit est attention, attention de l’instant que nous n’arrivons jamais à fixer et dont le contenu est le seul qui alimentera le souvenir.
Dans la mesure du temps, il ne faut pas s’arrêter à la mesure de la minute mais rechercher les phénomènes qui ont borné ce temps et qui lui ont donné son contenu, son vécu.
Le temps se mesure donc selon plusieurs échelles de valeurs :
< La mesure linéaire du temps : se définit en unités symboliques de temps, les heures, les minutes, etc.
< La mesure humaine du temps : le vécu du temps avec ses trois stades
l’attente – l’attention – le souvenir
La mesure du temps ne peut donc se concevoir qu’en plusieurs dimensions, le temps « apparent », et le « temps vécu », c’est la mesure du contenu de ce temps qui constitue la vraie mesure du temps.
L’instant
L’instant
Le contenu se crée par l’esprit, par l’attention à l’instant fugitif, par ces données de l’esprit qui se déversent ensuite dans le souvenir.
Aucun esprit n’est identique et la charge émotionnelle de chaque contenu de temps est propre au ressenti de chacun. Ce sont les ressentis de l’attention que l’on porte à l’instant qui seront la véritable réalité de la vie et du souvenir puisque chaque instant est instantanément souvenir.
La vraie vie est celle que l’on ressent.
Il nous faut donc appréhender les contenus ressentis de la vraie vie et les phénomènes qui les ont créés.
Nb : Le pire état de l’homme vivant est aussi le plus commun, il est de ne plus rien attendre, de refuser l’instant en n’y portant pas attention et de souffrir dans le souvenir.
L’enrichissement de l’instant
L’enrichissement de l’instant nécessite un phénomène, une perception et un processus intime d’intégration dans l’esprit.
La puissance du phénomène, la capacité à en percevoir les effets et le degré d’intimité de l’esprit au moment de l’intégration des données du vécu feront la richesse de l’instant et de son souvenir.
On peut y ajouter la capacité individuelle à ordonner ces données, capacité adaptée ou non.
En enrichissant l’instant par des expériences fortement intimes et positives, on construit un souvenir protecteur et on renforce l’intégrité de l’homme.
En enrichissant l’instant par des expériences fortement intimes et négatives, on construit un souvenir destructeur et on altère l’intégrité de l’homme.
L’infinité des nuances d’intimité, des niveaux de perceptions et de capacités à ordonner les données acquises et des expériences possibles, positives et négatives, fait la construction d’une vie.
< la perception : elle se fait par les sens connus ou inconnus, elle est consciente ou non
< le processus d’intimité : il est le mécanisme qui ouvre l’esprit aux données de l’instant.
< le contenu : tout vécu possible
L’instant vrai – l’être
Pour faire exister l’instant et donner du contenu à sa vie, c’est à dire pour vivre au mieux, l’homme a les plus grandes difficultés.
Il ne peut pas spontanément appréhender l’instant qui passe d’une manière suffisamment satisfaisante pour pouvoir réellement en bénéficier et atteindre le minimum de la plénitude à laquelle il aspire.
Il cherche donc des supports, des vecteurs, une aide à ses sens qui puisse lui permettre de remplir de manière plus intense cet instant et d’appréhender, le plus souvent fugitivement, cet instant qu’il qualifie alors « d’instant d’éternité » puisqu’à ce moment précis, s’il sait s’y pencher, il pourra sentir le souffle du temps.
Ces supports doivent permettre, en augmentant l’intensité des stimulations aux organes des sens, de magnifier et d’arrêter l’instant, de l’exalter en quelque sorte.
Les vrais supports sont l’amour, les sons, l’effort physique, le risque, la fusion communautaire, toutes perceptions que l’homme aspire à être souvent extrêmes (la vitesse, l’effort, le son, etc.) mais où il sent que chaque chose est à sa place. Ces supports sont vrais car ils sont naturels.
L’instant dénaturé – le paraître
Pour bénéficier de ces supports, il faut une attention qui fait défaut spontanément. Pour en profiter pleinement, il faut un entraînement mental qui, de l’attention à la méditation, ne s’impose plus comme une valeur dans nos sociétés.
Aussi, plutôt que de se consacrer à faire l’effort de ressentir un enrichissement de son intimité par la meilleure perception possible des supports les plus noble, l’homme s’évertue à créer des ersatz en essayant de croire que ceux-là, sans effort, lui enrichiront l’instant alors qu’ils ne font que lui prendre du temps. Ce sont l’essentiel des productions technologiques, des médias artificiels, les mondes virtuels, les communautés fictives et les élans dénaturés.
L’attente
L’analyse de l’attente
« Le plus grand obstacle de la vie est l’attente »
Sénèque, « De la brièveté de la vie ».
Cela ne s’applique pas à toutes les attentes, il faut distinguer l’attente normale ne rompant pas la continuité de la vie de l’attente anormale qui est la solution de continuité.
« Pour penser l’attente, il faut la concevoir à partir d’une autre notion fondamentale, l’activité » (Minkowski).
Plus le niveau d’activité d’une personne est élevé, plus la survenue d’une solution de continuité sera traumatisante.
Pour apprécier le vécu individuel de l’attente, il faut donc intégrer trois composantes :
< le niveau d’activité naturel de la personne et le type d’attente qu’elle génère
< l’existence ou non d’une solution de continuité
< l’importance réelle de l’événement
La résultante de ces trois composantes définira, de manière proportionnée, l’intensité de l’attente et donc la charge émotionnelle de son vécu.
L’existence ou non d’une solution de continuité
L’attente naturelle de l’instant, « l’attente normale »
Le déroulé habituel de la vie se fait d’instants et d’attentes, et ce d’une manière naturelle et parfaitement intriquée. On attend le repas, les vacances, l’anniversaire, le décès du grand père, etc. Ces attentes sont ressenties de manière plus ou moins diffuse mais s’effacent derrière la succession des instants et donc du vécu, ce sont les attentes naturelles, normales, constitutives de la préparation des instants à venir.
Ces attentes ne sont pas censées interrompre le processus du vécu par l’instant. Minkowski les appelait les attentes « transitives », celles où la vie oscille entre attentes et activités, en fait l’essentiel de notre temps puisqu’il est à souhaiter que nous attendons toujours quelque part quelque chose.
L’attente comme une solution de continuité du vécu, « l’attente anormale »
C’est une attente particulière, elle crée une charge émotionnelle supplémentaire liée à un événement qui « ne va pas de soi » et qui altère le vécu de l’instant en cours. Ce peut être l’annonce d’un événement important à venir, une maladie soudaine, une promotion inespérée, toutes choses sortant de la normalité.
Il se produit une solution de continuité du vécu et cette solution de continuité est liée et proportionnée à un ensemble de critères.
Le niveau d’activité naturel de la personne – l’attente active, l’attente passive
« Pour penser l’attente, il faut la concevoir à partir de la notion d’activité. L’activité est la tendance primordiale du vivant et qui forme le fonds commun de toute action intentionnelle. L’activité, qu’il ne faut pas réduire à une somme d’actions précises, est une modalité essentielle à la vie. L’attente n’est pas la passivité, l’attente est une suspension de l’activité »
Minkowski, le temps vécu, PUF, 1995, P75
Etre actif, ce n’est pas seulement produire de l’activité, c’est préserver son autonomie en continuant à construire un avenir qui nous appartient. « L’activité primitive tend ainsi vers un avenir qu’elle construit, mais sans s’en préoccuper » (Bergson, les données immédiates de la conscience).
Chacun d’entre nous a une horloge interne qui génère de l’activité, c’est le rythme
physiologique qui conditionne toutes nos physiologies, aussi, toute atteinte à ce
rythme générera des mécanismes d’adaptation proportionnés à l’intensité de cette
atteinte.
Ces mécanismes d’adaptation sont liés à l’investissement de chaque individu dans les modalités de son attente.
On distingue ainsi l’attente passive et l’attente active, ou plutôt l’activité, dans l’attente ou non, versus l’attente passive.
C’est lorsque ces mécanismes d’adaptation seront dépassés que survient la solution de continuité.
Pour Minkowski, élève de Bergson, l’activité est une flèche pleine qui part du présent et tend vers un avenir en construction.
Dans l’attente immobile ou passive, la flèche est celle d’un avenir en construction frappant un mur figé.
« L’attente passive est destructrice, elle est la véritable solution de continuité du vécu, elle induit de vivre le temps en sens inverse, elle ne construit pas son avenir, elle attend que l’avenir devienne présent, le temps est subi comme un flux extérieur dans lequel l’homme est captif avec un présent vécu comme immédiat et les instants qui se suivent semblent des éternités »
(Bergson, les données immédiates de la conscience).
L’activité génère la vie, elle neutralise le temps et donc l’attente, elle comporte une insouciance, une tonalité positive, une sorte de « joie élémentaire de vivre » qui colore l’attente et préserve l’intégrité de l’horloge interne de l’actif.
L’attente passive aspire la vie, altère l’image personnelle et génère l’anxiété. Elle majore l’impact négatif potentiel de l’événement ce qui permet de légitimer cette passivité et d’éluder toute notion d’effort, niant par la même la possibilité de créer un mécanisme vital de protection et de mieux vivre. L’attente est la négation de la vie.
C’est la raison pour laquelle Minkowski a introduit la notion « d’attente transitive ». L’attente transitive est l’attente normale évoquée au début de ce chapitre, elle reste positive et constructrice d’avenir, elle n’interrompt pas la continuité du vécu, elle n’implique pas une suspension générale et durable d’activité, c’est en fait un mélange d’activité et d’attente.
L’intensité de l’attente
Les trois composantes de l’attente (type de l’attente, active ou passive, survenue ou non d’une solution de continuité et importance réelle de l’événement) créent une charge émotionnelle qui définit l’intensité de l’attente.
Cette charge émotionnelle et donc l’intensité de l’attente seront d’autant plus pénible que :
< l’attente sera passive
< l’attente sera longue, inconfortable, anxieuse compte tenu de l’événement attendu.
< qu’il y aura incertitude sur le délai d’attente
L’intensité est maximale si le délai n’est pas programmé ou, pire, en cas d’absence de certitude de survenue de l’événement (attente sans fin). Dans ces cas, l’anxiété peut survenir même pour un événement anodin.
< le poids de l’événement, sa gravité possible.
l’attente d’un événement agréable générera fébrilité et impatience
celle d’un événement désagréable entraînera une attente douloureuse croissante et une perception subjective de la probabilité que survienne l’événement redouté dont la variabilité peut rapidement devenir insupportable.
< la capacité individuelle à l’anticipation. L’attente induit un processus d’introspection caractérisé par la récurrence des interrogations sur l’objet de l’attente. Cette introspection engendre un quasi vécu d’anticipation (« j’ai soudain la certitude qu’il est mort » Daniel Dreuil) répétée et contradictoire (« ce n’est pas possible ») ce qui peut dénaturer et amplifier la portée de l’événement.
Les critères d’évaluation d’une attente
< le type de l’attente :
immobile « statique » (du grec menein, rester)
anticipatrice « prospective » (pros-dokan- dekhomai : accueillir, recevoir)
< les conditions de l’attente :
autonomie
liberté
mouvements intérieurs et extérieurs
< le bornage de l’attente :
l’identification de son début : connu, inconnu
l’identification de sa fin : le délai connu, inconnu
< la durée :
le temps mesuré
sa proportionnalité par rapport à l’événement
< l’intensité de l’événement à venir
sa probabilité
son incidence sur l’instant et sur l’avenir
< la charge affective liée à l’événement :
émotion positive ou négative
intensité faible ou forte
Le souvenir
Les phénomènes qui enrichissent l’instant se déversent dans le souvenir avec le filtre de la tonalité du vécu de cet instant. En ce sens, ils se figent et construisent ou altèrent l’intégrité de l’individu.
Une attente avec une charge émotionnelle négative marquée peut laisser plus de souvenirs négatifs que l’événement en lui-même.
La pérennité et l’intégralité du souvenir individuel et collectif est un rêve inavoué et inaccessible. de l’humanité. Le devoir de mémoire vaut pour toute chose et il n’est nul doute que l’intensité et la constance des efforts réalisés pour entretenir ce souvenir sont toujours, à terme, voués à l’échec alors que le souvenir conditionne chacun des instants qu’il nous reste à vivre.
C’est la disparition du souvenir qui rend l’homme mortel.
La fin de l’instant
Si l’esprit donne sa mesure à l’instant, par l’attention, force est de constater que l’avenir s’épuise progressivement au profit du passé et qu’au moment où il n’existe plus que passé, l’attention de l’instant s’éteint et il n’y a plus d’attente.
Au fond de lui-même, l’homme sait que c’est la disparition du souvenir qui rend l’homme mortel.
Lorsqu’il n’y a plus qu’attente et que celle-ci n’est plus reliée à l’événement, nous atteignons la mort de l’esprit, ensuite la mort biologique efface le souvenir.
En pratique de soins
La maladie
« On tombe malade, on se relève d’une maladie»
La maladie est une atteinte à l’intégrité corporelle d’un vécu par définition magnifié. Nous partons tous du postulat que la bonne santé est la norme.
« La santé, c’est le paradis de ceux qui l’ont perdu » Bichat.
Le soignant
Pour préserver ou pour recouvrer cette intégrité corporelle qu’il estime « normale », le patient doit accepter d’ouvrir à un tiers son intimité la plus profonde.
Pour cela, il lui faut rencontrer ce tiers et créer avec lui un colloque singulier, échange profond fait de confiance, de partage d’intimité et de mise en œuvre de moyens communs.
La solidarité est le fondement de nos sociétés et le colloque singulier est le fondement du soin.
L’institutionnalisation du soignant, désigné par la communauté pour prendre en charge l’individu constitue l’acceptation par notre société de la maladie.
La maladie n’est donc pas une punition pour une faute, le patient n’est pas rejeté, il ne doit pas culpabiliser et la société lui donne les moyens de se défendre par la fourniture d’un praticien capable de mettre à sa disposition le meilleur du savoir et de la technologie tout en partageant et en respectant son intimité la plus profonde.
Le soignant ne doit donc jamais oublier que la maladie d’autrui lui offre un immense « pouvoir » sur ses semblables.
La responsabilité du soignant est lourde, puisqu’elle engage l’avenir vital, fonctionnel, social et économique du patient mais elle constitue un bien social précieux et rare qui ne doit pas être galvaudé.
Le ressenti par le patient est néanmoins constamment celui d’un assujettissement, d’un « pouvoir médical » souvent fantasmé et d’une dépendance souvent mal acceptée. D’où l’acharnement de nos sociétés à transformer le soignant, dans le sens le plus noble du terme, en un technicien de qualité.
Le praticien doit en être conscient à l’heure du colloque singulier et ne doit jamais oublier que « la seule différence entre un patient et un soignant est que l’un est assis et l’autre debout » et qu’il n’est jamais exempt d’un changement de rôle.
Pour bien faire ?
< Respecter l’attente d’empathie du consultant, l’écoute, garder à l’esprit que la forme comptera autant que le fonds de l’entrevue.
< Donner le sentiment que le temps n’est pas compté. Parler moins mais de manière posée économise plus de temps que parler beaucoup en exposant involontairement sa pression.
< Imposer par sa sérénité la construction médicale et l’exhaustivité de l’interrogatoire pour éviter les dérives explicatives inutiles du patient.
< Apprendre à gérer les secondes de silence pour reposer l’esprit et renforcer l’impression de respect de l’intimité du patient. Ne pas oublier que le patient est plus attentif à un sentiment de considération que d’information. Les deux étant indissociables, une réponse adaptée et courte à une demande entendue pèsera plus qu’un explicatif long, inutile et anxiogène.
< Adapter le temps de consultation aux enjeux ressentis du patient lorsque cela est possible.
< Donner une suite à la consultation (documents d’informations, nouveau rendez-vous si souhaité, etc.)
La salle d’attente
Si l’attente d’une confession pour les soins de l’âme se fait généralement dans l’isolement, il est intéressant de relever que celle précédant la consultation pour les soins du corps a de tout temps été réalisée de manière collective.
Est ce seulement imposé par la pratique où doit-on y voir un moyen inavoué de panser par l’échange le traumatisme que représente le fait d’exposer à un tiers l’atteinte de l’intégrité corporelle.
La perte de son intégrité sous-temps la perte d’une partie de soi que l’on croyait
inaltérable mais aussi la peur de la perte des autres, le vécu d’une maladie est
toujours profondément intime et solitaire mais il est indissociable d’un vécu
collectif qui renforce (les proches) ou affaiblit (l’image sociale, « la maladie, la
punition, la faute »).
La communauté des patients atteint d’une affection et à fortiori d’une affection relevant de la même famille pathologique est de facto une communauté au sein de laquelle se tissent des liens importants. Personne ne souhaite exposer à des inconnus le fait de subir une atteinte de son intégrité corporelle, pourtant la salle d’attente peut être un endroit privilégié par le fait de sentir que l’on n’est pas seul. On normalise l’anormalité que constitue le fait d’être là, plus ou moins dépossédé d’un trésor personnel appelé bonne santé.
Le patient arrivant en salle d’attente sait qu’il ne ressortira pas indemne du colloque singulier. Tous ses sens sont en éveil et son ressenti de la maladie et de la chose médicale est suffisamment exacerbé pour que tout chose puisse être amplifiée.
Il faut donc respecter l’intimité de chacun tout en ouvrant la porte à des échanges, même non-verbaux, susceptible de renforcer, à la demande, l’intégrité des présents.
Travailler sur la gestion des échanges et de la collectivité en salle d’attente est donc important. Il faut considérer la salle d’attente comme un lieu de soins, et il faut apprendre à la gérer comme telle.
Pour bien faire ?
Il faut diminuer l’intensité de l’attente
< Rendre l’attente active
Mettre à disposition en salle d’attente de supports d’information variés sur la maladie, les autres patients, les structures de soins et les travaux des soignants.
- Ces documents permettront au patient de banaliser pour partie son affection, de la dédramatiser, d’avoir le sentiment d’intégrer une communauté à son image, de jouir d’une reconnaissance sociale de son état et de pouvoir bénéficier d’un élan de recherche et de solidarité qu’il découvre souvent et qu’il n’osait même pas espérer.
- Il peut s’agir d’affiches, de livrets, de réunions locales, de congrès nationaux et internationaux, de contacts avec des associations de patients, d’images d’établissements, etc.
- La découverte de ces documents rend l’attente active, positive et préparatoire de la consultation
Mettre à disposition des documents variés sur des sujets non médicaux avec des supports différents et complémentaires
- Rappelle au patient sa vie normale, réactive sa dynamique personnelle et préserve son intégrité
- Détourne du sujet anxiogène
- Diminue l’intensité de l’attente et la sensation de durée par la préservation partielle de son rythme interne d’activité.
Lutter contre l’attente en favorisant l’activité et la prise en charge de sa pathologie au travers d’une préparation à la consultation
- Fiches d’interrogatoire patient, d’évaluation fonctionnelle, histoire de la maladie, etc
- Renforce auprès du patient l’importance accordée par le praticien à son cas, puisque le praticien qu’il ne fait pas décevoir souhaite préparer la consultation par son implication active.
- Permets au patient de prendre conscience des impératifs médicaux de la consultation qui va suivre et de l’échelle de valeur liée à sa pathologie et à son handicap.
- Diminue l’anticipation anxiogène
Préserver un minimum de liberté, d’autonomie de mouvements intérieurs (changer de supports et de thèmes), et extérieurs (faire quelques pas)
< Borner l’attente
Rythmer de passage dans la salle d’attente, éviter le stockage en adaptant les horaires aux temps estimés (première fois, suivi)
Diminuer l’incertitude liée au délai d’attente (tickets numérotés et affichage ?!)
< Proportionner le délai à l’événement
Le temps d’attente est implicitement perçu par le patient comme proportionné à la durée de l’événement (la consultation) et à son enjeu (la décision)
Le temps d’attente est perçu inconsciemment comme un assujettissement et augmente la frustration si la durée de l’événement et son enjeu ne sont pas adaptés (« faire attendre, c’est montrer son pouvoir »)
Démontrer que l’on est conscient de l’épreuve que constitue l’attente « je suis désolé »
Conclusion
Un sujet comme « la temporalité en consultation soignante » se prête bien à une approche philosophique puisqu’il aborde et cumule des interrogations sur le vécu individuel du temps, l’altération de soi, la solidarité, l’espoir et, ne l’oublions pas, les conditions pratiques de la décision diagnostique et thérapeutique.
Toute réflexion n’est jamais inutile, trop de choses sont écrites dont nul ne tire jamais profit.
On peut donc conclure sur le sujet en avançant que la maladie est une atteinte à l’intégrité corporelle du patient et qu’il est important d’y remédier et de se donner les moyens de ne pas en aggraver le vécu.
En limitant l’intensité de l’attente avant la consultation, nous nous placerons dans la meilleure des situations pour une consultation de qualité.
La forme de cette consultation est tout aussi importante que son fond.
Charge à nous de démontrer que celle-ci n’est pas exclusivement liée au temps que nous consacrons à chaque patient mais qu’elle dépend également de conditions d’accueils et d’exercices qui nous échappent souvent et qui conditionnent pourtant la qualité et l’image de nos exercices.
Il est important de pouvoir formaliser et étudier de manière scientifique toutes ces choses qui vont de soi et qui pourtant sont mal connues aussi nous vous engageons vivement à utiliser pour quelques consultations la fiche d’évaluation jointe et contribuer ainsi à démontrer quelques évidences oubliées dont l’analyse étayée nous serait si utile et dont les résultats ne manquerons pas de vous être présentées lors d’une prochaine session du Cercle Nicolas Landry.
Références
Bergson H, Les données immédiates de la conscience, PUF, 2001, 7éme édition (1° édition 1927)
Minkowski E, Le temps vécu, PUF , 1995 (réédition de l’édition de 1933)
Worms F, les deux concepts du soin. Vie, médecine, relations morales, Esprit, 2006, 1, pp141-166
Debru A, « Les mots de l’attente », Espace Ethique de l’APHP,
Dreuil D, « Prendre soin de l’attente », DIU éducation du patient , Université de Lille
St. Augustin, « Livre Onziéme, la création et le temps »
Masquelet A.C. Le raisonnement médical, Que sais-je ?, PUF, 1° ed. 2006
Revol M , Servant J.M. Manuel de survie du Chirurgien, Sauramps Médical, 1° ed. 2006
Article extrait des cahiers du cercle Nicolas Andry - vol 2, Sauramps Médical Edition, www.livres-medicaux.com